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04.2010





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ON POURRAIT COMMENCER COMME ÇA¹

Cecilia Braschi


À sa façon, ce livre est plusieurs livres2

 

1.

Voilà des mois que vous me suggérez, mes amis, de vous décrire enfin mes impressions à l’étranger, sans vous douter que cette demande m’accule à une impasse. Qu’écrire, que raconter de neuf, d’inconnu, d’inédit ?3 L’éternel retour est une idée mystérieuse et, avec elle, Nietzsche a mis bien des philosophes dans l’embarras.4 Des histoires possibles y en a-t-il encore, des histoires possibles pour un écrivain ?5 “Oui, bien sûr, s’il fait beau demain” dit Mrs. Ramsay.6 Chaude, pensaient les Parisiens.7 Une bonne occasion dans la vie se présente toujours8 : C’était une journée très chaude de juillet.9 C’est un faux numéro qui a tout déclanché, le téléphone sonnant trois fois au cœur de la nuit, et la voix de l’autre bout qui demandait quelqu’un qu’il n’était pas10 : “Voici la personne que je veux. Salut, personne ! Elle ne m’entend pas.”11 La voix féminine tombe du haut-parleur, légère et prometteuse comme un voile de mariée.12 “Vous êtes M. Edgar Allan Poe, n’est-ce pas ?”13 Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien.14 Une des rares choses, peut-être même la seule dont je fusse bien certain, était celle-ci : je m’appelais Mathias Pascal.15 Je lui ai dit : – Dis moi la vérité. Et [elle] m’a dit : – Quelle vérité.16 Serai-je le héros de ma propre histoire, ou quelque autre y prendra-t-il cette place ?17 – Quel est le sens de ces paroles… de ces paroles… ? – Eh, v’là bien, l’diable ; c’est la question, ma très chère demoiselle !18 On ne sait rien de soi. On croit s’habituer à être soi, c’est le contraire. Plus les années passent et moins on comprend qui est cette personne au nom de laquelle on dit et fait les choses.19 Ce qui le frappa le plus, c’est que, dès le lundi suivant, on l’appellerait Loujine.20 Cela commença étrangement. Mais aurait-il pu en être autrement ? On a pu dire, bien sûr, que tout sous le soleil commence « étrangement » et finit « étrangement », et que tout « est étrange ».21 Je vous raconterai une autre aventure plus étrange encore…22 Quand j’étais plus jeune, c’est-à-dire plus vulnérable, mon père me donna un conseil que je ne cesse de retourner dans mon esprit23 : On devrait vivre a posteriori.24 Tout cela est arrivé, plus ou moins.25 Il était quatre heure et demie de l’après-midi.26 C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures.27 Ma montre est-elle arrêtée ? Non. Mais les aiguilles n’ont pas l’air de tourner.28 Cette ornière maligne par où le temps s’enfuit loin de nous.29 Il était à peu près onze heures du matin.30 - Remontons-nous ? – Non ! Au contraire ! Nous descendons !31 Combien de temps cela va-t-il encore durer ? il faut que je regarde l’heure...32 L’énorme aiguille noire de l’horloge est encore au repos, mais elle est sur le point d’accomplir son saut de chaque minute ; cette petite secousse élastique va mettre en branle tout le monde.33 À 10h45 tout était fini.34 Tout ce qui précède oublier.35 Aujourd’hui, dans cette île, s’est produit un miracle.36 La mer est à peine ridée : quelques petites vagues battent le sable du rivage.37 Un homme s’en fut frapper à la porte du roi et lui dit, Donne-moi un bateau.38 Puisque vous me le demandez avec tant de civilité, je vous dirai ceci, mon garçon : le malheur, ça ne coûte qu’à commencer.39

 

...À sa façon, cet incipit est plusieurs incipit. Ils ont été empruntés à : 1 Andrzej Kuśniewicz, Le Roi des Deux-Siciles (Król Obojga Sycylii) - 2 Julio Cortázar, Marelle (Rayuela) - 3 Fedor Dostoïevski, Notes d’hiver sur des impressions d’été (Zimnia zamietki o lietnikh vpétchatléniakh) - 4 Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être (Nesnesitelná lehkost bytí) - 5 Friedrich Durrenmatt, La panne (Die Panne) - 6 Virginia Woolf,

La Promenade au phare (To the lighthouse) - 7 Irène Némirovsky, Suite française - 8 Tiziano Terzani, Un devin m’a dit (Un indovino mi disse) - 9 Pier Paolo Pasolini, Les ragazzi (Ragazzi di vita) - 10 Paul Auster, Trilogie new-yorkaise (The New York Trilogy) - 11 Vladimir Nabokov, La transparence des choses (Transparent Things) - 12 Daniel Pennac,

Au bonheur des ogres - 13 Stephen Marlowe, Octobre solitaire : les derniers jours d’Edgar Allan Poe (The Lighthouse at the End of the World) - 14 Louis-Ferdinand Céline, Voyage au but de la nuit - 15 Luigi Pirandello, Feu Mathias Pascal (Il Fu Mattia Pascal) - 16 Natalia Ginzburg, [ça a été comme ça] (È stato così) - 17 Charles Dickens, David Copperfield (David Copperfield) - 18 Thomas Mann, Les Buddenbrook : le déclin d’une famille (Buddenbrooks, Verfall einer Familie) - 19 Amélie Nothomb, 
Les Catilinaires - 20 Vladimir Nabokov, La défense Loujine (Loujina zachtchita) - 21 Philip Roth, Le Sein (The Breast) - 22 Witold Gombrowicz, Cosmos (Kosmos) - 23 F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique (The Great Gatsby) - 24 Daniel Pennac, Aux fruits de la passion - 25 Kurt Vonnegut, Abattoir 5 ou La croisade des enfants (Slaughterhouse five) - 26 Doris Lessing, Un mariage comme il faut (A Proper Marriage) - 27 George Orwell, 1984 (Nineteen eighty four) - 28 Simone de Beauvoir, Une femme rompue - 29 Christa Wolf, Aucun lieu, nulle part (Kein Ort, nirgends) - 30 Raymond Chandler, Le grand sommeil (The big sleep) - 31 Jules Verne, L’île mystérieuse - 
32 Arthur Schnitzler, Le Lieutenant Gustel (Leutnant Gustl) - 33 Vladimir Nabokov, Roi, dame, valet (Korol’, dama, valet) - 34 John Steinbeck, Nuits sans lune (The Moon is Down) - 35 Samuel Beckett, Assez - 36 Adolfo Bioy Casares, L’invention de Morel (La invención de Morel) - 37 Italo Calvino, Palomar (Palomar) - 38 José Saramago, Le conte de l’île inconnue (O conto da ilha desconhecida) - 39 Jorge Amado, Tereza Batista (Tereza Batista cansada de guerra)