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12.2009





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VUE PLUS JAMAIS REVUE

Vanessa Theodoropoulou

La belle inconnue – courte fiction sur la disparition du mythe de la beauté idéale*

Ce soir là, tout Paris resplendissait aux Italiens. On donnait La NormaLa salle entière, aux derniers accents de la prière de Bellini, Casta diva, s’était levée et rappelait la cantatrice dans un tumulte glorieux. Au centre des fauteuils d’orchestre, un tout jeune homme dont la physionomie exprimait une âme résolue et fière, manifestait, brisant ses gants à force d’applaudir, l’admiration passionnée qu’il subissait.

La plus haute destination de l’art est celle qui lui est commune avec la religion et la philosophie. Comme celles-ci, il est un mode d’expression du divin, [l’UNITÉ suprême,] des besoins et exigences les plus élevées de l’esprit.**

Personne, dans le monde parisien ne connaissait ce spectateur. En l’examinant, on eût cherché autour de lui de l’espace, du ciel et de la solitude. Qui était-ce et d’où venait-il ? Au moment où, transporté d’enthousiasme, il applaudissait l’artiste inspirée, ses mains demeurèrent en suspens ; il resta immobile.

Le sentiment du sublime est un plaisir qui ne surgit que de manière indirecte, c’est-à-dire qu’il est produit par le sentiment d’un soudain blocage des forces vitales, suivi aussitôt d’un épanchement d’autant plus puissant de celles-ci ;***

Au balcon d’une loge venait d’apparaître une jeune femme d’une grande beauté.

le beau n’existant que comme UNITÉ totale et subjective, le sujet de l’idéal, soustrait à l’état de dispersion dans lequel vivent les individualités de la vie réelle, avec leurs fins et leurs aspirations hétérogènes, se concentre en lui-même et s’élève à une totalité et à une autonomie supérieures.**

L’éclair illumine, d’un seul coup, les lames et les écumes de la nocturne, et à l’horizon, les lointaines lignes d’argent des flots : ainsi l’impression, dans le cœur de ce jeune homme, sous ce rapide regard, ne fut pas graduée ; ce fut l’intime et magique éblouissement d’un monde qui se dévoile ! Il ferma les paupières comme pour y retenir les deux lueurs bleues qui s’y étaient perdues; puis il voulut résister à ce vertige oppresseur. Il releva les yeux vers l’inconnue.

En effet, le sentiment du sublime a pour caractéristique un mouvement de l’esprit lié au jugement portant sur l’objet, tandis que le goût qu’on éprouve pour le beau présuppose que l’esprit soit dans un état de contemplation tranquille, et il l’y maintient.**

 

Elle s’arrêta, leva son voile et le considéra avec une fixité attentive. Après un court silence : – Monsieur, – répondit-elle d’une voix dont la pureté laissait transparaître les plus lointaines intentions de l’esprit, – monsieur, le sentiment qui vous donne cette pâleur et ce maintient doit être, en effet, bien profond, pour que vous trouviez en lui la satisfaction de ce que vous faîtes. Je ne me sens donc nullement offensée. Il ne fut pas étonné de cette réponse : il lui semblait naturel que l’idéal répondit idéalement.

C’est cette force de l’individualité, ce triomphe de la liberté concentrée en elle-même, que nous admirons plus particulièrement dans la calme sérénité des personnages créées par les œuvres de l’Antiquité.**

Elle quitta son bras, se dégagea comme un oiseau, entra dans la voiture. L’instant d’après, tout avait disparu.

 Sous tous ces rapports, l’art reste pour nous, quant à sa suprême destination, une chose du passé. Ce qu’une œuvre d’art suscite aujourd’hui en nous, c’est, en même temps qu’une jouissance directe, un jugement portant aussi bien sur le contenu que sur les moyens d’expression et sur le degrés d’adéquation de l’expression au contenu.**

* Fait d’extraits de L’inconnue de Villiers de l’Isle-Adam (Contes cruels, 1883)

** G. W. F. Hegel, Introduction à l’Esthétique (1835)

*** E. Kant, Critique de la faculté de juger (1790)